En ces temps où la nuit recule, l’Homme Vert appose sur cette page une histoire - est-elle vraie ? - un conte de Noël qu’il dédie aux quatre restés là-bas qu’en un instant proche il enlacera.
Un étranger, un voyageur.
Ses pas en ce jour le mènent à l’Est du monde, au berceau d’une civilisation sauvage, d’une sagesse parée d’atouts guerriers, d’une grandeur distillée depuis dans l’immensité des steppes. L’étranger sait-il qu’il foule une herbe poussant sur les ruines de grands empires?
Plus personne ne vit aux alentours, l’horizon s’étend à gauche, à droite, derrière lui, à des centaines de kilomètres sans rien, sans un arbre, animal ou homme. Devant lui, la prairie s’arrête pourtant, barrée par une rivière courante et claire. Et de l’autre côté du cours d’eau, une montagne. Fière, majestueuse, témoin d’un glorieux passé.

Haut dans le ciel, le soleil siège sur un ciel bleu, éclatant, sans nuage.
L’étranger marche libre de toute hâte. Il avance, calmement, vers la rivière. Il ne sait pourquoi il s’y rend. Il le veut, tout simplement, et rien, pense-t-il, ne pourra l’en détourner. Plus que quelques pas et il touchera l’eau vive. Quelques mètres qui ne représentent pas grand chose pour un but qu’il n’appréhende pas.
Soudain, sur sa droite, au lointain, s’élève un bruit sourd. L’étranger tourne la tête. Il aperçoit sur la ligne de l’horizon un nuage de poussière. Et ce qui brasse cette poussière se rapproche rapidement.
L’étranger s’immobilise. La peur. Le cerveau se paralyse, les pensées blanchissent, le cœur s’envole. Le temps que sa peau sue sa terreur, le nuage révèle son créateur. C’est un chien, jaune, qui court à sa rencontre. Sa course est puissante, droite; C’est une flèche volant vers sa cible, un rai venu s’écraser sur l’étranger.
Panique. L’impact aura lieu dans quelques secondes. Le cerveau s’emballe, les pensées s’emmêlent, suivent l’amble déformé du cœur. Doit-il fuir, franchir ces quelques mètres qui en paraissent maintenant mille et plonger dans la rivière ? Doit-il faire face au danger, se battre comme un loup contre le chien ? L’étranger jette un dernier regard à la montagne.
La sentinelle de pierre attend. Pendant une seconde, un silence. un souffle. Une première pensée.
Finalement, l’étranger ne fait rien, il laisse faire, laisse le chien le dévorer, s’il le doit. Lâcher prise.
A cet instant, le chien jaune est sur lui.
L’animal, lancé par sa course, bondit… et le lèche, de toute sa bave. Il tourne autour de l’étranger, joyeux, s’amuse avec lui comme s’ils se connaissaient déjà, depuis fort longtemps.
La peur s’efface, comme elle apparut, en un coup de vent.
Suivi de son nouveau compagnon, l’étranger s’approche de la rivière. Il goutte à l’eau presque sucrée venue du cœur de la montagne puis s’endort paisiblement sous le soleil. A son réveil, le chien jaune est là, bienveillant.
L’étranger se lève et décide de repartir. Il rend hommage à la rivière et sa montagne, puis tourne les talons. Le chien repart alors en trombe et en quelques secondes, disparait à l’horizon.
Quand l’étranger choisit de revenir en ce lieu, le soleil a fait déjà quelques révolutions. Demain, le voyageur quittera la terre de l’Est. Avant ça, il souhaite présenter pour la dernière fois ses respects à la rivière et sa montagne.
Il fait nuit. A cette heure, il est imprudent de marcher seul, sans arme, sur les ruines du monde. C’est le temps des ombres, de la chasse nocturne, des prédateurs et de leur proie.
L’étranger n’en a cure. Le ciel étoilé est somptueux, des milliers d’astres éclairent la montagne d’un voile de fées et les sons clairs de l’eau qui court devant lui composent une musique douce à son oreille. Si le danger rode, il n’est que la magie du moment.
A l’approche de la rivière, la prairie s’interrompt et présente un léger renfoncement, formant un plateau en dessous duquel l’étranger peut s’abriter, tout en laissant sa main caresser les flots. Il reste là, suspendu au temps, regardant la rivière et la montagne, les étoiles et le monde.
Quand il entend, ou plutôt ressent une présence à sa droite, à quelques pas. Se forçant à tourner la tête, il aperçoit, terrifié, un chien, noir, longeant la rivière contre le plateau, doucement, silencieusement, vers sa pâture.
L’étranger voit son cœur bondir, et pense un instant bondir avec lui, déguerpir, courir et crier son horreur. Et pourtant, il laisse faire, s’abandonne à la bête qui glisse vers lui. L’animal s’arrête à portée d’haleine, puis s’assoie. Elle ne le mangera pas.
L’étranger, qui s’était brusquement levé, lentement se rassoie, offrant à sa peur la décence de se retirer.
Devant ce sanctuaire pastoral, l’homme et la bête demeurent quelque éternité. C’est le dernier moment. Il passe.
Puis l’homme et la bête se lèvent et rebroussent chemin, chacun dans leur coin. Au bout d’un temps, le voyageur se retourne. Derrière la nuit, derrière la montagne, cette rivière, cette terre se cache un monde, un voile un instant levé. L’instant s’en est allé.